Yasser

« Tout a été fait pour que nous oubliions nos racines »

37 ans, chrétien palestinien, chargé de programme dans une ONG pro-palestinienne

L'interview

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  • Présentation
  • Chapitre 1: L’intifada
  • Chapitre 2: Haïfa
  • Chapitre 3: Jérusalem
  • Chapitre 4: De l’autre côté du mur
  • Chapitre 5: Les Palestiniens et les Israéliens
  • Chapitre 6: L'avenir

Présentation
Je suis né à Haïfa, dans le nord du pays. Je viens d’une famille palestinienne chrétienne. J’allais dans une école chrétienne privée. Je me rappelle quand j’étais jeune en 1991-1992 qu’il y avait une grande vague d’immigration russe. Mon quartier, qui était un quartier arabe, a été peuplé par ces immigrants russes. Ils ne pouvaient parler que russe mais ils se sont intégrés. Nous jouions au football ou à cache-cache avec les enfants russes. Mais lorsque vous commencez à grandir, votre point de vue sur la nature de cette immigration change.
J’ai vécu à l’étranger pendant cinq ans. J’ai étudié aux Etats-Unis puis en Amérique latine. Lorsque j’ai obtenu mes diplômes, je ne m’imaginais pas vivre ailleurs qu’en Palestine. Parce que j’ai besoin de ce contexte. Je ne pense pas que je pourrais faire quelque chose de censé sans lien avec cet endroit. Je pense qu’en tant que Palestinien présent en Israël – et non pas réfugié – notre lutte principale consiste à être ici, à produire, à rester ici.

Chapitre 1
Pour moi et de nombreuses personnes de ma génération, l’intifada a été un tournant. Nous avons tous vu des policiers tirer sur leurs propres citoyens. Tout le monde connaît quelqu’un qui a été blessé, tué ou qui s’est fait tiré dessus pendant l’intifada. Pour nous, cela a agit comme une photographie de l’endroit où nous vivons, de combien nous sommes intégrés dans cette société, de ce que cela veut dire d’être un citoyen israélien. Nous nous demandions : pourquoi la police tue des manifestants pacifistes palestiniens alors que cela n’arrive pas avec des manifestants juifs ? Je ne dis pas que cela devrait arriver bien sûr, mais je pense que beaucoup de personnes de ma génération se sont interrogées sur leur statut dans cette société à cette occasion.

Chapitre 2
Aujourd’hui, c’est une ville israélienne. Il n’y a quasiment rien pour vous rappeller qu’il s’agissait d’une ville arabe. Toute la ville a été détruite dans les années 1950 par l’armée israélienne. C’est ce qui m’embête le plus à propos de Haïfa : vous pouvez y vivre et oublier votre propre histoire, intérioriser la colonisation. Je pense que ce phénomène est en marche partout mais que c’est le seul moyen pour survivre. Pour vivre une vie normale, il faut se plier à l’environnement qui nous entoure. Et les gens continuent de lutter mais en même temps, ils veulent continuer à vivre. Vous pouvez aller à une manifestation, entreprendre des choses mais si vous voulez manger ou boire du café, vous allez acheter un produit israélien.
L’histoire de la ville ne m’a donc jamais marqué étant petit. Mais lorsque j’ai réalisé que la ville avait été détruite, que la plupart des Palestiniens qui habitaient ici n’y vivent plus et sont maintenant des réfugiés, j’ai commencé à me poser des questions que je ne me posais pas avant. A l’école, j’apprenais l’histoire arabe de l’époque médiévale, la naissance de l’Islam puis on sautait à la seconde guerre mondiale, l’Holocauste et la création de l’Etat d’Israël. Tout ce qu’il y avait entre les deux n’était pas abordé. Dans ma famille, nous ne parlions pas beaucoup de politique. Et d’une manière générale, dans les familles palestiniennes qui vivent en Israël, la politique est rarement abordée. Je pense que nous avons une culture de la peur quant à ces sujets là. Je pense que nous sommes plus dans un discours de survie que dans un discours constructif tourné vers le futur.

Chapitre 3
Jérusalem est une ville plutôt intense. En dépit des difficultés que l’on peut y rencontrer, j’apprécie le fait qu’il s’agisse d’une ville arabe parce qu’il n’y a pas de villes arabes à l’intérieur d’Israël. Quand on vient ici, on peut entendre des gens parler seulement en arabe, on peut voir des panneaux écrits en arabe. Je peux m’adresser aux gens en arabe.
La tension se sent tout le temps. Même dans de petites choses : pour savoir quoi dire à un chauffeur de taxi, il faut savoir s’il est juif ou arabe. Le taxi ici est un problème significatif. Des chauffeurs refusent de se rendre dans certains quartiers arabes. Donc avant de monter dans un taxi, il est nécessaire de savoir si le chauffeur est juif ou arabe.
Chaque fois que je me ballade dans la vieille ville, un policier peut me demander ma carte d’identité, où je vais et d’où je viens. Si à Haïfa, je me sentais comme un citoyen de seconde ou de troisième zone, ici je me sens totalement exclu de tout ce qui est en rapport avec l’Etat israélien.

Chapitre 4
Je me rappelle que, quand j’étais à Haïfa et que nous voyions quelqu’un de sale, de mal habillé, de vulgaire, un des mots que nous emploiions pour désigner cette personne était « cisjordanien ». Depuis que je suis à Jérusalem, j’essaie de changer ma manière de penser et de casser cette image.
C’est une relation très étrange. Je me rappelle avoir été à Ramallah. Il était tard et je voulais rentrer à Jérusalem. J’ai donc demandé à un ami s’il y avait encore des bus pour Jérusalem. Sa réponse a été : « Je les vois partir vers Jérusalem, donc j’imagine qu’ils doivent encore y aller ». Son regard était étrange. J’ai alors réalisé que je posais cette question à quelqu’un qui n’est pas autorisé à mettre les pieds à Jérusalem. Donc c’est vraiment une relation très étrange. D’un côté, il y a un grand respect à mon égard car je suis resté dans mon pays et que je développe des moyens de résistance à l’intérieur d’Israël – de la bête ! – mais d’un autre côté, mes priviléges, ma liberté de circulation ne sont pas faciles à gérer lorsque je m’adresse à quelqu’un qui ne les a pas.

Chapitre 5
Ici, il y a clairement un cas de colonisation. Le colonisé ne peut pas se réconcilier avec le colonisateur tant que le colonisateur reste un colonisateur. C’est quelque chose que j’ai beaucoup combattu aux Etats-Unis. La façon dont les gens nous regardent depuis l’étranger est qu’il y a un groupe de Juifs et un groupe d’Arabes qui ne peuvent pas s’entendre et qu’il suffit de venir, de les faire négocier entre eux et qu’ainsi, vous résolvez le problème. Mais ce n’est pas le cas.
Deuxièmement, la société israélienne est une société qui ne veut pas de nous. L’Etat israélien se définit comme l’Etat des Juifs. Le drapeau israélien a une étoile de David sur lui, l’hymne israélien explique que les Juifs n’ont rien à faire avec les non-Juifs sur cette terre. Donc comment pourrions-nous demander de faire partie de cette société ?

Chapitre 6
Il est difficile d’y penser d’une manière positive. Je pense que nous avons perdu beaucoup d’espoir. Les gens ont perdu espoir en une solution politique.

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